« On a toujours fait comme ça » : le vrai verrou de nos organisations

Deux auteurs de la Renaissance ont traqué la même illusion, à une génération d’écart : croire naturel ce qui n’est qu’installé. Quatre siècles plus tard, nos organisations en sont encore pleines.

« C’est comme ça. » « C’est naturel. » « On a toujours fait comme ça. » Trois phrases qui closent une discussion en une seconde. Et le plus souvent, elles maquillent une simple habitude en loi de la nature. Or une habitude, ça se change ; une loi de la nature, on fait avec. Toute la question est de ne pas confondre les deux.

Deux auteurs de la Renaissance ont passé leur vie à débusquer cette confusion. Une génération les sépare, ils ne se sont jamais rencontrés, et pourtant ils tournent tous les deux autour du même homme, Montaigne. Ils partagent surtout un réflexe : ne jamais confondre l’ordre établi avec l’ordre naturel.

La Boétie : la servitude qu’on choisit sans le savoir

Au milieu du XVIe siècle, un tout jeune juriste écrit le Discours de la servitude volontaire. On débat encore de la date exacte, et de son âge ; l’essentiel est ailleurs, dans une question que personne n’avait posée aussi crûment. Pourquoi des milliers de gens obéissent-ils à un seul homme, souvent contre leur propre intérêt ? La force n’y est pour rien. Un tyran ne possède rien en propre : il vit de ce qu’on lui remet, notre travail et notre obéissance. S’il tient debout, c’est parce que nous le portons.

La conséquence a de quoi donner le vertige : il suffirait d’arrêter pour que l’édifice s’effondre. « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres », écrit-il. Aucune révolte armée là-dedans, seulement le refus de continuer à fournir l’effort.

Alors pourquoi ne le fait-on pas ? À cause de l’habitude, tout simplement. On naît dans une certaine situation, on la trouve normale faute d’en avoir connu d’autre, et l’on finit par baptiser « nature » ce qui n’est qu’un pli, transmis d’une génération à la suivante. Arrivé là, le pouvoir n’a même plus à contraindre : il lui suffit de passer pour évident.

Et il tient par une chaîne de petites complicités. Quelques-uns le servent, qui en tiennent d’autres, qui en tiennent d’autres encore ; chacun exerce sa parcelle d’autorité sur plus faible que lui. La domination ne pèse pas sur nous depuis les hauteurs. Elle circule à travers nous.

Marie de Gournay : l’inégalité déguisée en nature

Une génération plus tard, une femme mène le même combat sur un autre terrain. Marie de Gournay (1565-1645) est la « fille d’alliance » de Montaigne, ce lien filial qu’elle s’est choisi elle-même, et l’éditrice des Essais après sa mort. En 1622, elle publie un texte dont le titre dit déjà tout : Égalité des hommes et des femmes.

Le mot compte : égalité, et non supériorité. Elle aurait pu s’amuser à renverser la hiérarchie ; elle vise quelque chose de plus solide. Son raisonnement est le jumeau de celui de La Boétie. Si les femmes de son temps semblent moins savantes, la nature n’y est pour rien : on les a tenues loin des écoles, des livres, du monde, puis on a présenté le résultat de cette privation comme leur nature. On enferme, et l’on brandit ensuite l’enfermement comme la preuve qu’il fallait enfermer.

Toujours l’habitude, donc, et toujours le même tour de passe-passe : faire passer une construction humaine pour une donnée de départ. La Boétie le repère dans le pouvoir politique, Gournay dans la condition faite aux femmes. Même angle mort, même « c’est comme ça ».

Le fil rouge, jusque dans nos réunions

Ce qui relie ces deux-là tient moins d’une théorie que d’un réflexe : aller regarder de près là où tout le monde assure qu’il n’y a rien à voir. Chercher, derrière l’évidence, le rapport de pouvoir qu’elle recouvre. Car ce qui a été construit peut être défait.

Nos organisations débordent de ce « c’est comme ça ». Entendons-nous : il ne s’agit pas de faire du chef un tyran, ni d’imaginer qu’une entreprise tournerait sans subordination. Un cadre, des rôles, quelqu’un qui tranche quand il faut trancher, tout cela a sa logique, et tant mieux. Le problème se loge ailleurs, dans le processus que plus personne n’interroge. La validation qui remonte trois niveaux sans raison. La réunion qu’on subit sans jamais demander ce qu’elle coûte. Le circuit que personne n’a vraiment choisi et que, pourtant, tout le monde entretient.

C’est ici que le tyran de La Boétie change de visage. Dans l’entreprise, il n’a plus rien d’un homme. Il est devenu le système lui-même : le processus, la procédure, le « c’est la règle » dont plus personne ne sait d’où il sort. Un tyran sans tyran, qui ne tient que parce que chacun, à sa place, continue de l’alimenter. Le manager le premier, d’ailleurs : lui aussi le subit, lui aussi le porte.

Au bureau, la servitude volontaire ressemble à ça. Aucun méchant à l’horizon, seulement des habitudes. « Ça sert à rien de proposer. » « J’attends qu’on me dise. » On se censure avant même qu’on nous ait rien interdit. On sollicite une autorisation pour des décisions qu’on pourrait prendre seul. On imagine toujours le pouvoir d’agir un cran plus haut, chez quelqu’un d’autre. Le verrou n’est pas sur la porte. Il est en nous.

Il y a une histoire qu’on adore raconter en séminaire pour illustrer ça. Cinq singes dans une cage, des bananes en haut d’une échelle. Dès qu’un singe grimpe, on asperge tout le groupe d’eau glacée. Très vite, les singes tabassent eux-mêmes celui qui s’approche de l’échelle. On coupe l’eau. On remplace les singes un par un. Chaque nouveau se fait cogner sans comprendre pourquoi, puis cogne le suivant à son tour. À la fin, aucun singe n’a connu la douche froide, mais tous interdisent l’échelle. Pourquoi ? « On a toujours fait comme ça ici. »

Sauf que cette expérience, sous cette forme, n’a jamais eu lieu. Elle circule depuis les années 1990 comme un fait scientifique établi. On lui invente parfois une étude sérieuse pour caution, mais même cette filiation est douteuse : rien, dans la recherche, ne ressemble vraiment à cette cage, cette échelle et ces bananes. Autrement dit, des milliers de gens, moi le premier, pendant des années, ont répété « une étude a prouvé que… » sans jamais aller vérifier. Simplement parce que tout le monde le répétait avant eux.

Et la boucle se referme un peu trop bien. L’histoire censée dénoncer le « on a toujours fait comme ça » en est elle-même devenue un. Nous voilà les singes de notre propre parabole : on a cessé de vérifier parce que, autour de nous, plus personne ne le faisait. Car l’habitude ne fige pas que des gestes et des hiérarchies. Elle fige aussi des récits, des évidences, des « tout le monde sait que ». Et le réflexe de liberté, lui, n’a pas bougé depuis La Boétie : demander « au fait, pourquoi ? », y compris à ce qui nous arrange.

C’est là que mon métier rejoint ces deux textes vieux de quatre siècles. Tout ce qu’on range aujourd’hui sous agilité, Management 3.0 ou sécurité psychologique fait, au fond, le même travail que La Boétie et Gournay, transposé dans l’entreprise : rendre de nouveau visible, et donc discutable, ce qui passait pour l’ordre des choses. Rendre le pouvoir de décider à ceux qui font, au lieu de le laisser s’accumuler en haut par simple habitude.

Concrètement, ça tient à peu de choses :

  • La délégation arrête d’être binaire – je garde ou je lâche – et devient un curseur qu’on nomme et qu’on négocie, niveau par niveau. Qui décide quoi cesse d’être un impensé.
  • On trie ce qu’on subit et ce sur quoi on peut vraiment agir, pour arrêter de s’épuiser contre des murs.
  • Une bonne rétro libère la parole que l’habitude gardait sous silence.
  • On demande aux gens ce qui les motive vraiment, au lieu de le deviner depuis un organigramme.

Aucun de ces gestes, notez-le, ne consiste à tout casser – et c’est précisément la leçon des deux Renaissants. La Boétie n’appelle pas à renverser le tyran, mais à cesser de le porter. Gournay ne réclame pas un monde inversé : elle demande qu’on instruise, et fait confiance à l’égalité pour apparaître d’elle-même. L’autonomie, de la même façon, ne se décrète pas d’en haut comme une faveur qu’on accorde. Elle se reprend, un pas après l’autre, à mesure qu’on ose regarder les évidences en face.

Le premier acte de liberté est un acte de lucidité

Il y a un fil entre ce très jeune juriste du XVIe siècle, cette femme de lettres de 1622 et l’équipe qui ose enfin demander, un mardi matin en réunion : « au fait, pourquoi on fait comme ça ? » Les enjeux, eux, n’ont rien de comparable – une réunion qui s’éternise n’est pas une tyrannie, et je ne mets pas sur le même plan la condition des femmes pendant des siècles et un circuit de validation trop long. Mais le mécanisme, lui, est identique : une habitude qu’on a cessé d’interroger et qu’on prend pour la nature des choses. Et il se démonte toujours de la même façon, en refusant justement de les confondre.

« C’est naturel » est presque toujours l’endroit précis où il faudrait regarder de plus près. Non pour tout jeter par-dessus bord, mais pour se rappeler une chose simple : une évidence qui refuse de s’expliquer cache souvent un pouvoir qui préfère ne pas se montrer.


Chez Max’Sens Conseil, c’est précisément ce que nous outillons : reprendre, ensemble, un peu de pouvoir d’agir sur ce qui semblait figé. Si le sujet vous parle, pour vous comme pour votre équipe, la conversation est ouverte.

Le rapprochement de ces deux figures est inspiré du discours inaugural de l’Institut La Boétie (février 2023), qui les citait côte à côte. Discours à revoir ici.

Avec 22 ans d’expérience en développement logiciel, dont 10 ans en coaching Agile, j’accompagne les organisations et les équipes dans leur transformation Agile et DevOps.

Humaniste et progressiste, je valorise l’innovation, l’éducation et la culture comme leviers d’émancipation.

Mon approche est centrée sur la diversité et l’autonomie, guidant mes clients vers l’optimisation de leurs performances et leur épanouissement professionnel et personnel..

Contactez moi ›